Nicolas Carayol, professeur de sciences économiques, chercheur au GREThA (CNRS / université de Bordeaux) et chercheur associé à l’OST (Observatoire des Sciences et Techniques)

Coordinateur et responsable scientifique du projet de recherche  « méthodologie et analyses pour le suivi des publications scientifiques de l’IdEx Bordeaux », M.Carayol fait un point d'étape sur ce chantier. Entretien.

Quelle est l’origine de ce projet de recherche et quels sont ses objectifs ?

N.C. Les états, les régions, les organismes de recherche, les universités, ou encore les entreprises perçoivent aujourd’hui clairement que la compréhension de leurs trajectoires scientifiques et techniques sont essentielles dans un contexte marqué par une concurrence internationale accrue. Ces acteurs sont ainsi naturellement porteurs d’une nouvelle demande sociale de connaissances/compétences permettant de décrire et d’interpréter finement ces trajectoires. En l’absence d’une offre structurée, les acteurs recourent parfois à une « bibliométrie sauvage » sans une réelle compréhension des données et des indicateurs produits. Parallèlement, l’évaluation des politiques publiques en ces temps de restrictions budgétaires touche désormais aussi la recherche. Là encore, l’usage de mauvaises informations comme des interprétations hasardeuses pourraient être collectivement très coûteuses. Enfin, force est de constater que les débats actuels en France autour de la politique de la recherche sont souvent très passionnés, mais encore très peu fondés empiriquement et analytiquement.

Au fond, ces différents constats sous-tendent la commande qui nous a été faite par l’IdEx de Bordeaux. Il s’agit d’apprécier finement les dynamiques scientifiques initiées, et autant que possible de mesurer l’impact de cette politique publique, au regard principalement de son objectif principal : favoriser l’excellence du site universitaire bordelais. Pour répondre à cette demande, nous avons construit une collaboration de recherche, associant le GREThA - UMR 5113 CNRS / université de Bordeaux - lequel dispose de savoir-faire originaux en matière d’économie de l’innovation (portant un Centre d’innovation Sociétale dédié à cette thématique, financé dans le cadre de l’IdEx Bordeaux), et l’Observatoire des Sciences et Techniques, qui est un acteur central au service de la communauté de recherche française, garant de la disponibilité des données brutes et de la qualité des méthodes bibliométriques. Pour ma part, je développe, depuis plusieurs années, une ligne de recherche en « économie de la science », faisant usage des concepts et outils de l’analyse économique d’une part, et de la bibliométrie d’autre part. Il s’agit de caractériser la production de connaissances scientifiques et techniques par les différents acteurs selon des mécanismes essentiellement hors marché.

Quelle est la particularité de cette étude et quel en est l’état d’avancement ?

N.C. La première question essentielle à laquelle nous avons été confrontés, est liée à la définition du périmètre pertinent de l’IdEx. Notre approche a consisté à identifier une population de référence, à savoir tous les chercheurs et enseignants-chercheurs permanents associés à l’IdEx, et ce afin de percevoir une dynamique d’ensemble de la communauté universitaire.

Le deuxième enjeu majeur a résidé dans la définition des indicateurs pertinents de l’excellence scientifique. Évidemment, l’excellence scientifique ne peut se mesurer directement tant elle est liée à l’idée de nouveauté (voire de rupture), de créativité et d’innovation, sachant en outre qu’elle ne peut s’observer véritablement qu’a posteriori, une fois connue et reconnue par les pairs. Aussi, nous ne pouvons espérer utiliser que des approximations imparfaites de l’excellence (fondées souvent sur l’impact relatif des publications) ainsi que des « prédicteurs probables » de l’excellence, liés notamment à la distribution des premières citations sur les spécialités scientifiques ainsi que les pratiques de collaboration.

La troisième question essentielle soulevée par ce travail est liée à la comparabilité et à l’interprétation de nos résultats. L’impact d’une politique ne peut en effet s’interpréter qu’en présence du contrefactuel. Or celui-ci n’est pas disponible : nous ne pouvons observer ce qui serait advenu des permanents associés à l’IdEx, s’ils n’y avaient pas été associés. Nous nous baserons donc sur des estimateurs tirant avantage de données supplémentaires, relatives à un échantillon de contrôle de permanents en France.

Les différents aspects programmatiques majeurs de l’étude sont désormais arrêtés. Nous entrons maintenant dans une phase d’extraction des données, de calculs des indicateurs puis d’analyse.

Dans quelle mesure ce projet est-il crucial pour l’Initiative d’excellence de l’université de Bordeaux? 

N.C. Les grandes universités de recherche françaises, et notamment celles qui ont été lauréates d’un IdEx, sont désormais reconnues comme acteurs majeurs de la politique scientifique française. Elles se doivent, au même titre que les organismes et que les grandes universités de recherche au niveau international, de mettre en œuvre des politiques originales et efficaces favorisant leur développement. Des informations claires, compréhensibles et robustes seront une ressource évidente pour la communauté scientifique et pour le pilotage. Je tiens à préciser toutefois que ces données ne doivent jamais se substituer à un raisonnement approfondi sur notre métier, sur les stratégies à conduire et sur les opportunités à saisir. Au contraire, ces informations doivent aider à penser et à imaginer.

Au-delà, une analyse de nos trajectoires scientifiques réalisée en dehors des besoins et des urgences de l’instant, associée à une base reconnue de compétences locales, devrait favoriser la structuration d’une identité scientifique forte de l’université de Bordeaux, car fondée sur un regard réaliste de notre positionnement et une perception partagée des enjeux.



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